Présentation du livre Le Meurtre du Christ de Wilhelm Reich



Le Meurtre du Christ a été écrit en 1952, soit quelques années avant la mort de Staline (vingt millions de morts) et celle de Mao Tseu Tong (soixante dix millions de morts), peu d’années après les événements de 1939-45 (quelques millions de morts déjà pour un peintre raté changé en « sauveur de la nation ») qui ont fortement marqué les corps et les esprits et dont la mémoire ne s’était pas encore estompée*.

Les années 1950 sont aussi le temps des avanies de Reich d’avec la justice états-unienne : après s'être vu d’abord accusé de charlatanisme il s'est vu ensuite condamné à mourir en prison pour outrage à la cour : cheminement coutumier de la répression des idées qui ont la consistance du réel. C’est à propos de l’accumulateur d’orgone que s’est établi le premier acte d’accusation : sur la foi d'une journaliste en mal de puissance orgastique, pour elle mirobolante (c'est-à-dire pornographique vu qu'elle n'en pouvait rien connaître) et sur ses écrits, un laboratoire de la Food and Drug Administration a entrepris en catimini une petite succession d'expériences sur cet accumulateur et a émis les conclusions selon lesquelles « l’orgone n’existe pas », conclusions qui ont été ensuite un point d'appui pour l'établissement du jugement d’emprisonnement décrété par un ancien vieil avocat de notre auteur, devenu entre temps juge du Comté. Wilhelm Reich, qui louait une petite quantité de ces accumulateurs dans un but d'expérimentation médicale, s'est vu accusé de charlatanisme, décision qu'il a contestée, bien sûr et c'est sur cette contestation qu'il a été précisément condamné à deux ans de prison ferme avec quelques uns de ses amis.

En 1927, Wilhelm Reich publiait un ouvrage Die Function des Orgasmus dont Sigmund Freud, le dédicataire (« à mon cher maître »), s'étonna de l'ampleur. Cette étude remettait en cause proprement la prérogative que s'attribuait sur le couple humain le mâle de notre espèce : l'orgasme est bien plus qu'une simple érection et une éjaculation parfois pulsatile, c'est d'abord l'abandon total de l'organisme aux convulsions involontaires de la décharge d'amour ; et cette fonction amoureuse est paire et non pas duelle : la part de la femme y a une importance égale à celle de l'homme. Et corrélativement il établit la relation entre les difficultés de cette décharge dans diverses maladies biopsychiques et leur étiologie : ces maladies sont à la fois les symptômes du dysfonctionnement de la fonction de l'orgasme et à la fois le maintien de ce dysfonctionnement résultant d'un apprentissage de l'angoisse face au déroulement de la fonction de l'orgasme.

Un peu plus tard, en 1933, il publiait L'analyse caractérielle. Le caractère, génital ou névrosé, est l'adaptation heureuse ou non de la personne au contexte social dans lequel elle grandit ; il se formule par expérience dans une rigidité de la musculature comme réaction à une pulsion intérieure et le possible mémorisé de réalisation autorisé par l'extérieur. Cela se passe bien sûr au niveau « inconscient » c'est à dire neuro-végétatif. Une personne exprime par son caractère cette adaptation quelle qu'en soit l'aspect ; et la névrose est la manifestation d'une adaptation qui a empêché à la personne la liberté d'aimer suivant la fonction de l'orgasme : à chaque pulsion de son désir, de l'amour éprouvé, elle se rigidifie empêchant le flux de la libido dans son cours qui est de tendre vers sa réalisation. D'autre part, il est remarquable que le caractère génital, loin d'être continuellement pourchassé par des « mauvaises idées », est capable d'autorégulation et de responsabilité sur son existence : il est doté d'une morale naturelle en beaucoup opposée à celle qui régit, dans et comme ensemble, notre société. Cet ouvrage remettait aussi en cause l'instinct de mort, hypothèse (Thanatos) de Sigmund Freud pour assoir l'observation coutumière du comportement masochiste humain : Reich démontre que cet « instinct » est une pulsion secondaire, c'est-à-dire socialement acquise et en décrypte les modalités d'acquisition ; à nouveau la répression de l'Éros, instinct de vie : la vitalité dans son mouvement et en particulier, la sexuation, le simple fait d'être sexué.

Latéralement, fut entreprise la méandreuse éjection de Wilhelm Reich de l'Internationale psychanalytique d'abord par Anna Freud, la vierge de fer, puis conjointement avec l'aide de Ernst Jones : les dissensions entre les théories du Maître et celles de son rejeton (Reich était dans les plus jeunes psychanalystes dotés de hautes responsabilités dans ce mouvement) commençaient à paraître trop flagrantes ; et surtout cette manière d'avancer la nécessité d'adopter la société humaine à la sexualité humaine, et non pas l'inverse, était par trop gênante pour une pucelle qui voyait dans cette hardie démarche la perte de la prépondérance de son pouvoir... du fait de son impuissance à s'adonner à sa sexualité. La raison apparente en fut qu'il était adhérent au Parti communiste, alors la pire des maladies existantes pour tout esprit libéral, tandis qu'il s'agissait d'une démarche prophylactique auprès des jeunes sensiblement plus révolutionnaires que leurs vieux et donc se retrouvaient là où, en ces temps, paraissait une théorie révolutionnaire pouvant donner consistance à leurs idées progressistes.

Cependant, devant la puissance de cette libido, à l'époque une hypothèse positive de travail émise par Sigmund Freud, puissance capable de modifier le comportement humain de sorte qu'il en arrive à ne plus se reconnaître, Wilhelm Reich entreprit une étude systématique de l'aspect électrique de ses mouvements. Il établit alors que la libido correspond exactement à ce qui est appelé et ressenti comme émotion et que ce mouvement du protoplasme qui va au monde (expansion/plaisir) ou qui s'en met en retrait (contraction/angoisse) est présent tant chez le monocellulaire comme chez le pluricellulaire. La libido n'est plus une hypothèse, elle est bien une seule et même énergie réelle du mouvement d'allant ou de reflux du protoplasme. Plutôt que de l'intéresser, cette découverte a gêné Freud, et son équipe d'alors : elle a été dédaignée et certains même l'ont combattue manu militari puisque Reich a été peu après exclu de l'organisation psychanalytique.

La découverte de la présence de la fonction de l'orgasme chez le monocellulaire a sa petite histoire : Wilhelm Reich avait demandé des cultures d'amibes à un Institut de biologie qui lui avait répondu : « Ces cellules sont partout en germe, dans l'eau et dans l'air : il vous suffit d'en faire vous-même la culture ! ». Ce que notre vaillant chercheur se mit en devoir d'exécuter. Il commença par des décompositions d'« herbe toute bête dans une eau toute bête ». Il constata alors que ces « amibes » proviennent surtout de la décomposition même de la matière végétale et que l'ordre dans lequel elles apparaissent n'est pas un simple désordre de hasard (germes aériens) mais bien le résultat d'une transformation de la matière végétale en matière animale (plus tard il mettra aussi en évidence le passage de la matière minérale à la matière végétale dans le désert du Texas) passant par un intermédiaire qui, mentionné dans aucun livre de biologie alors connu de lui (Antoine Béchamps avait déjà théorisé ses microsymas et le professeur Tissot avait déjà donné son compte-rendu sur la tuberculose, maladie interne et non pas externe), reçut le nom de bion : une vésicule bioneuse est une cellule autonome doté d'un mouvement protoplasmique particulièrement vigoureux bien qu'absolument dépourvu de noyau et, surtout, divisible. Il fit part de sa découverte au même Institut qui insista sur l'origine « aérienne » de ces bions. Wilhelm Reich entreprit alors de stériliser ses culture à l'extrême (120°C pendant une demi-heure) et il s'aperçut que le résultat ne changeait pas : les bions, ces particules vivaces et énergétiquement mobiles (motiles ?) étaient encore présents à la suite de ce traitement cuisant. On évoqua alors le mouvement brownien.

Le mouvement brownien est le déplacement fortuit, hasardeux de molécules ou de particules sous l'effet des diverses tensions du liquide dans lequel elles baignent : c'est un mouvement aléatoire de particules. C'est que les bions en question s'organisent en vésicules bioneuses, qu'ils ont donc une vie autonome, dotée d'une « volonté », ce qui n'est pas brownien. Plus personne n'ayant plus rien à contredire pour ne pas admettre ce qui est, il ne resta plus que de dénoncer notre découvreur de dérangé, d'obsédé sexuel, de danger pour la patrie qui l'accueillait... dont il dût, finalement déménager à la suite d'une campagne journalistique en sa défaveur.

Ces stérilisations suivaient un protocole particulier : il s'agissait de découvrir de la vie organique dans des conditions extrêmes, c'est-à-dire de créer des conditions propres à son développement malgré ces conditions extrêmes. La balance du vivant dans l'alternance de la fonction choline et la fonction adrénaline orienta la composition des solutions nutritives de ces cultures. Et, un jour, un laborantin prit pour une substance donnée du sable de mer, qu'il passa au rouge sur un feu de benzène pour le plonger protocolairement dans une de ces substances nutritives : y naquirent les bions SAPA (sand packets). Ces bions avaient la particularité d'irriter le nerf optique de l'observateur qui se penchait sur leur existence dans l'oculaire du microscope. Après l'avoir enfermée dans une boîte en métal recouverte une couverture de laine et dotée d'un dispositif optique d'observation, cette particularité amena Wilhelm Reich à l'observer dans l'obscurité complète pour mieux circonscrire cette « énergie irritante ». La radiation observée de ces bions sapa persistait alors qu'on les ôtait de cette boîte : l'énergie dont ils étaient dotés n'émanait pas seulement de eux seuls, mais une énergie semblable irradiait dans la boîte elle-même ! Cette énergie devenait atmosphérique et non plus seulement organique.

L'accumulateur d'orgone a prouvé son efficacité dans le traitement des brûlures, des contusions, des blessures par une accélération de la cicatrisation. C'est un dispositif passif fait alternativement de matière minérale et de matière organique, car la première attire et repousse aussitôt l'orgone (l'énergie vitale, de la vie, la vivacité) et l'autre l'attire mais la retient. Il est créé en conséquence une tension orgonale plus importante dans cette boîte par une disposition judicieuse de ces couches de matières, tension que le corps de l'animal qui s'y présente est plus à même de profiter par une meilleure absorption qui lui est ainsi facilitée. L'accumulateur ne guérit pas : il permet au corps de se recharger, de mieux réguler l'amplitude de sa pulsation de sorte à se sortir de la maladie, respiration devenue amoindrie de l'organisme vivant.

L'accumulateur d'orgone pose donc un problème écologique : dans quelle mesure, dans une ambiance vitale qui perd crescendo sa vivacité (et donc permet de moins en moins aux organismes qui la peuplent d'être à même de pulser selon les lois dont ils représentent le parfait accomplissement, l'adaptation à cette ambiance vitale), un apport de vitalité supplémentaire est-il profitable ? C'était la grande époque des essais nucléaires aériens entrepris pour que l'animal humain se protège de l'animal humain, son congénère, sans davantage se comprendre. Pour comprendre la coexistence de l'énergie nucléaire purifiée par l'animal humain et de l'énergie vitale, Wilhelm Reich déposa 1 gr d'uranium dans un très puissant accumulateur d'orgone. Il s'est alors passé un phénomène qu'il a nommé Oranur : mettez en cage un animal vivant : il va se battre contre les barreaux qui restreignent sa liberté (la manifestation de sa vie telle qu'elle se manifestait avant son emprisonnement : libre) jusqu'à se blesser, se meurtrir, s'abîmer, jusqu'à avoir épuiser toute son énergie vitale : il tombera alors en prostration et en résignation : il sera devenu immobile non seulement du fait de son épuisement mais aussi de fait qu'il ne pourra plus éprouver le besoin de bouger. L'orgone (l'énergie vitale) mis en présence d'uranium se comporte de la même manière, mais en pire : l'énergie dévitalisée (comprenons bien : « énergie » « dévitalisée ») devient avide d'énergie de vie, sans plus permettre à la vie de se développer, de suivre sa croissance ; et notamment avide d'eau. Non seulement la pollution (chimique, radio-active, électromagnétique) dégénère l'énergie vitale en une sorte de contraire, mais elle transforme son action en action contraire : d'apport et de manifestation de la vie, elle suce la vie parce qu'elle est « morte » (DOR : dead orgone), elle désertifie tout ce qu'elle atteint.

Situés dans un milieu DOR, les animaux tentent de se défendre de cet amoindrissement de leur vie, parfois par la fuite, parfois non. Cette défense subie, qui est de l'ordre du neuro-végétatif, c'est à dire de l'« inconscient » (Freud), du « ça » (Groddeck), est une rigidification de l'ensemble de l'organisme qui régit son système moteur, sa musculature ; en d'autres termes, de sa cuirasse caractérielle (la manière propre à chacun de s'être adapté au monde en adaptant au monde ses pulsions, ses allants au plaisir) qui se trouve renforcée, prononcée, précisée, même si les conditions physiques dans lesquelles cette adaptation s'est créée n'existent plus. La rigidification musculaire diminue l'oxygénation des tissus, etc., mais surtout transforme les relations sociales. Wilhelm Reich a bouclé la boucle : la névrose, protection désocialisant l'individu contre un social en désaccord avec ses pulsions vitales s'opérant par une rigidification contre la source de cet interdit (le non-partage de la description du vivant devenant et demeuré muet : Françoise Dolto) trouve sa raison organique : l'énergie vitale immobilisée ; et cette immobilisation de la vie ne peut plus tolérer de mouvements libres, naturels de la vie : c'est un des aspects du Meurtre du Christ.

La cuirasse caractérielle a deux fonctions : l'une est post-antalgique : faire oublier pourquoi, où, quand et comment cette rigidification a eu lieu et la pulsion elle-même ; et l'autre est pré-antalgique : protéger contre une autre ou une série d'autres d'agression provenant de l'extérieur à cause d'un mouvement intérieur. En d'autres termes, la cuirasse caractérielle a pour fonction d'empêcher de prendre conscience de ce qui vous a blessé, de porter à la conscience à la fois l'existence même de cette cuirasse et à la fois sa genèse, de vous rendre à la conscience ce qui était la vie avant cette rigidification. Les travaux de Ryke Geerd Hamer nous ont montré le fonctionnement physiologique cérébrale de la cuirasse caractérielle et une solution possible pour sa résolution : allez hop ! en prison !

Un monde ayant subi l'explosion de pollutions chimique, radioactive et électromagnétique de ces deux derniers siècles passés (la désertification effective de la vie qui fuit son lieu de prédilection : notre planète), due à la rigidification (que l'on peut parfaitement corroborer avec l'emprise de l'Économie et sa rigidité impitoyable, booléenne, sur cet espace vivant) des êtres qui génèrent cette pollution, aura-t-il la prise de conscience nécessaire afin de cesser son action délétère, du fait que cette rigidification lui en enlève la conscience ? Qu'en sera-t-il de la lutte contre le DOR, que Wilhelm Reich avait entamée en pensant qu'elle venait de l'extérieur de la planète alors qu'il est le résultat de l'action même de cet animal doué de l'intelligence, tandis qu'il s'en sert pour faire travailler ses congénères en les maintenant dans un abrutissement affectif, intellectuel et collectif ? Ce sera l'affaire de deux générations, pas plus, que de résoudre ce problème (l'humain pour lui-même), que de dépatouiller ce dilemme : après nous pouvons douter qu'il lui en restera le temps.

L’orgone n’existe peut-être pas mais la vie si. Or l’orgone est un nom que Wilhelm Reich a donné à une forme de la vie qu'il avait découverte à travers une recherche sur la libido, afin de la conceptualiser car il en avait répertorié une série de « lois » (des manières identiques et reproductibles — qui se reproduisent — de fonctionnement) : c'est que ces « lois » recouvrent une très grande partie de ce que nous concevons habituellement sous le vocable de « VIE », et peut-être même au-delà !

La vie, c’est d’abord la vivacité et la vitalité, c’est-à-dire sa manifestation. L’énergie d’orgone est l’expression pour désigner la vitalité de cette VIE, la vivacité qu’elle imprègne dans les corps qu’elle compose pour les animer, l'expression utilisée pour décrire l’action de l’orgone et son déroulement : l'orgasme. Le mouvement de l'orgasme se rencontre dans l'orage, dans la pulsation de la méduse et celle du coeur, dans la division cellulaire comme dans l'écoulement du temps des saisons. Un sujet de vie, un orgonome, absorbe pour vivre, pour entretenir sa vitalité et sa vivacité, de l'énergie de l'environnement qui l'entoure et dans lequel il croit et avec lequel il communique intimement pour accomplir un cycle de vie. Cette absorption est toujours excédentaire : il absorbe toujours plus qu'il n'en a besoin. Il rejette ses déchets qui seront donc intégrés à son environnement (et non pas des transformations nocives à cet environnement, comme dans le résultat humain). Le mode de fonctionnement de la vie est de décharger l'excédent de l'énergie absorbée et accumulée, par des convulsions, par l'orgasme, une division, une séparation vitale, incontournable. Chaque forme de vie a ses particularités de fonctionnement orgastique, c'est-à-dire son rythme et son point culminant de décharge, aux variations gaussiennes près pour chaque ensemble d'individus en question, et pour un environnement particulier.

Un des modes fondamentaux d’animation de la vie est le rapprochement sexué (qui use de la sexualité et précise deux spécificités sexuelles) et son résultat dans et à travers lequel les individualités se fondent, se mélangent et se recomposent pour s’y perdre afin de perdre l’excédentaire de ce que la vie pourvoit au surplus en vue de maintenir cette vitalité, cette vivacité en fonctionnement, au cours d'un moment convulsif : l'orgasme.

Wilhelm Reich a découvert la formule de ce déroulement de la sexuation du temps (le simple fait d’être pourvu immanquablement et irrémédiablement d’une forme ou d’une autre des deux sexes dès le moment où vous êtes composé d'au moins deux cellules), qu’il a appelé la fonction de l’orgasme : fonction qui permet de comprendre précisément le déroulement de la décharge de l’énergie excédentaire accumulée du seul fait de vivre : la vie retourne ainsi à la vie, se maintient et se rencontre.

Pour des raisons qui interrogent encore les plus sains de nos curieux, depuis environ 8 500 ans, sans qu'il puisse pourtant se soustraire à la sexuation (on ne peut se soustraire de vivre) l'humain a perdu le contact intégrant d'avec cette fonction de l'orgasme : il s'est rendu bien peu capable d'y répondre, ou bien avec force difficultés, contournements, rites, manies, conspuassions, compétitions sportives, convulsions épileptiques, en passant par moult guerres, famines, répressions individuelles et collectives, l'érotique de l'interdit, la misère affective, physique, sociale, le pouvoir sur l'autre. Et, corrélativement à cette perte de contact amoureux, l'humain devenu impotent à décharger son énergie intérieure s'est mis à accumuler extérieurement de l'énergie, à accumuler les résultats d'une transformation elle aussi énergétique pour, non plus se sentir riche du mouvement de la vie, mais en vue d'une comparaison sans fin d'avec son prochain : sa voracité étant devenue telle qu'il a dû inventer des équivalents de dépense énergétique pour pouvoir en accumuler plus encore, la thésaurisation, des signes extérieurs de richesse. Cela ne lui sert à RIEN, mais il est content : il est riche ! À ceci près qu'il a dû déposséder d'autres, maintenus par les coups dans le silence, de cet ensemble équilibré du mouvement de la vie dans son déroulement.

Comme ensemble, la vie est une provende : cet humain a donc pu jusqu'à peu (deux cents ans, environ) transformer la planète en vue d'une telle accumulation sans trop de dommage pour elle. Mais cette frénésie est aujourd'hui devenue, par le nombre, périlleuse pour l'état de santé même de ce sur quoi nous posons nos pieds et qui est au moins aussi vivant que cet humain, sinon plus puisque cette planète pourvoie à son existence : les banques regorgent du vent de son activité et de sa production, l'équivalent à cette perte de contact avec lui-même et parallèlement la pollution : l'exacte mesure du travail excédentaire, la nocivité réelle de cette activité délirante et dérisoire. L'autorégulation qui est née avec lui, comme avec toute forme de vie, a été brisée chez l'humain** et s'y pencher, pour en trouver une solution, ne l'intéresse plus : il met en prison, ou lui ferme la bouche, celui ou celle qui tente d'en trouver la source qui, comme par un heureux hasard, apporte aussi une jouvence, un renouvellement comme sans fin dans la satisfaction de vivre dans toute sa modulation.

La manifestation auto-entretenue de cette scissure du mouvement de la vie est la peur de perdre instillée dès le plus jeune âge dans les entrailles du vivant. Le plus fort trouvera une légitimité dans sa force pour s'accaparer par la force ce qui serait susceptible de combler cette peur, le plus rusé se servira de sa ruse dans le même but. Et ce plus rusé, car l'humain est un être profondément social, va tenter de donner une organisation, dans son cadre de pensée, rationnelle à l'immense désordre dans lequel il se trouve, et qu'il a créé du fait de cette perte de contact renversée en peur de perdre, par des sciences (dont l'une d'elle s'appelle même « de la vie »... perdue, donc froide et indifférente) enseignées dans les collèges et les universités. L'Économie est une de ces tentatives de rationalisation : comment réguler ce foutoir de baisage de gueule et d'enculage de mouches dont les formes se retrouvent à chaque niveau de l'échelle sociale, encore que moins prégnante chez les démunis, qui n'ont plus rien à perdre, sauf leurs chaînes qu'ils gardent en attendant d'en accabler un sauveur. Mais, justement, pourquoi gardent-ils ces chaînes ? Le Meurtre du Christ va nous éclairer sur ce phénomène.

C'est là bien une manière de penser, de ressentir le monde selon l'image que l'on a de soi dont ces sciences, cette auto-rationalisation, sont le contournement, le reflet de ce qu'on veut éviter. Ces sciences, ces tentatives de rationalisation à ce désordre engendré par la perte de la fonction de l'orgasme, nous pouvons les résumer dans cet attrait pour la fétichisation des choses et des êtres, dont la règle est cette Économie qui règne maintenant d'une manière autonome sur le monde***. Car il s’agit précisément de perte d’énergie vitale, c’est-à-dire du contentement d’exister comme fondement du don (ou l'inverse), puisque c’est effectivement cette pure perte d’énergie qui est la vitalité, la vivacité, la manifestation de vie qui n'a rien d'économique. Les scientifiques, comme des mécaniques, se sont même aperçu depuis assez longtemps que le fait et les conséquences du rapprochement sexué, de l'étreinte sexuelle, ne sont pas rentables, qu’ils dépensent plus d’énergie que n'en requerrait un autre (sic) mode de reproduction, que le fait de se reproduire par le mode du zygote (qui implique, donc, ce rapprochement) n’a rien de compréhensible du point de vue de la dépense, de l'économie d’énergie : c’est l’achoppement de leur mysticisme. L'économie sexuelle (Wilhelm Reich affectait de ses servir des mots de l'aliénation pour leur donner un sens neuf et tangible) passe par la fonction de l'orgasme : le/la mystique la contourne par l'évitement de la sensation qu'il/elle éprouve de ses organes génitaux et le/la mécanique par l'évitement de l'émotion qu'il/elle éprouve de ces organes génitaux.

Le déroutement de l'émotion de son cheminent sexué lui ôte, identiquement au phénomène du DOR, de son activité vitale, de sa vivacité et la permute en un caractère délétère : c'est ce que Wilhelm Reich nomme la maladie épidémique émotionnelle du genre humain (the emotionel plague of mankind le sous-titre du livre), car ce renversement de la vitalité de l'émotion suscite tant de haine chez celui dont la vitalité est sérieusement amoindrie (et qu'il jalouse secrètement dans sa présence chez l'autre) qu'il lui faut à tout prix l'étouffer, la contraindre, l'emmailloter serré, sinon même, dans les cas extrêmes d'impossibilité, car cette vitalité est vigoureuse, la tuer. L'aspect épidémique se manifestera en ceci que, ayant tous été une durée plus ou moins longue en contact malheureux et comme objet avec un emprisonnement de la vie, de voir l'action de l'émotion pestilentielle (qui pue comme la peste) incite en soi le désir de l'imiter, ou de ne pas protéger la vie mise en souffrance, de rester paralysé face à l'agissement du grand ou du petit malade affectif.

Chez les primates, et particulièrement chez l’être humain, revirement de la conscience du vivant sur soi-même, la perte (pas la dépense : la perte) énergétique est telle, comme nécessité, que le rapprochement sexué n’a plus aucune relation avec la reproduction de l’espèce (voir, pour corroboration : La paternité dans la psychologie primitive et sa postface) : il est la joie de la division, il en a fait une souffrance. En d’autres mots : toute l’énergie jusqu’ici dépensée en travail l’est en pure dépense pour ne pas la perdre. Et on en voit le résultat à cette pollution que génère cette réduction du vivant au minéral par cette consommation minérale du vivant (et non plus de lui-même, en tant qu'organique) et au caractère mortifère de cette production, ces succédanés d'« orgasme involontaire » : Tchernobyl, Bhopal, Amoco Cadix, dans une absence de pulsation ample (les auto-mobiles, la spectation, par exemples) et la retenue dans la surexploitation du vivant pour le transformer en travail mort : l'argent, la pauvreté, le maintien de la misère sociale, affective et sexuée, individuelle, et le reste. Ce travail a détruit en deux cents années ce que la VIE qui va son cour, ce qui vit a mis des millions d'années à construire.

L'humain est toujours et encore un problème pour lui-même, problème dont il cache la face en s'octroyant des brevets (le reflet de la face) d'intelligence par une maîtrise de la matière : c'est ici le détournement pratique de son attention de sa propre matière, dont il s'effraie tant et qu'il fuit comme il fuit la division. Du fait que sa vivacité, que sa vitalité n'est pas perdue par un entretien d'elle-même, en amour, en relation d’être à être, d’être à ensemble d’êtres et d'ensemble d'êtres à être, par l’évitement de son genre, de son état d’être, l'humain travaille à détruire la vie. Pour nous donner à comprendre cette obstination, dans sa très grande expérience de l'être humain et de la sienne propre, Wilhelm Reich a écrit Le Meurtre du Christ : montrer et démontrer que l’être humain, bien loin de vouloir se reconnaître pour se connaître, s’évite sans cesse avec méthode, et laquelle et pourquoi, car il évite la vivacité qu’il représente de la vie en tant que moment et la vitalité de la vie qu’il incarne en tant qu’événement. 

Bonne lecture !

*C’est de cette époque qu’émanèrent les lois les plus compréhensives vis-à-vis des détenus de la République parce que bon nombre des députés et responsables politiques de l’époque avaient fait des séjours plus ou moins long dans des prisons et certainement pour des raisons autres que de la délinquance économique : la prison est la réalité synthétique du piège qui se referme sur lui-même, de la trappe de notre mode de vie.
**On ne trouvera pas dans notre traduction le mot « homme » pour désigner le genre humain, mais humain ou être humain, laissant ce mot pour l’humain mâle et « femme » pour l’humain femelle.
***D'autres diraient « marchandisation du monde » pour éviter le noeud du problème : la relation du et dans le couple humain, la satisfaction et son mode que ce couple obtient de lui-même et le rejaillissement de cet ensemble sur le monde !